Ce que De Gaulle avait compris — et que la France a refusé d’entendre
Ce que De Gaulle avait compris — et que la France a refusé d’entendre
Le 27 avril 1969, à minuit passé, Charles de Gaulle quitte l’Élysée pour ne plus jamais y revenir. Il avait organisé un référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat. Il avait dit qu’il partirait si le « non » l’emportait. Le « non » l’a emporté à 52,4 %. Il est parti.
Ce qu’on a retenu de cet épisode, c’est l’orgueil du personnage. Ce qu’on a oublié, c’est le contenu de ce qu’il proposait.
De Gaulle voulait décentraliser la France. Créer des régions dotées de vrais pouvoirs, de vraies ressources. Briser le jacobinisme parisien qui étranglait les territoires depuis deux cents ans. Il avait compris — lui, le général, l’homme de l’État fort — que la centralisation excessive n’était pas une force. C’était une faiblesse déguisée en tradition républicaine.
Il a perdu. Et la France a payé ce « non » pendant plus d’un demi-siècle.
Le chemin de 1969 à aujourd’hui
Mitterrand a fait la décentralisation de 1982 — mais une décentralisation sans autonomie fiscale réelle, sans concurrence entre territoires, sans responsabilité directe des élus locaux devant leurs contribuables. Les régions ont reçu des compétences. Elles ont continué à dépenser l’argent de Paris. Le mécanisme de discipline n’existait pas.
Depuis, la France a oscillé entre deux formes d’étatisme : l’étatisme socialiste qui dépense franchement, et l’étatisme conservateur qui dépense timidement en disant le contraire. Les dépenses publiques sont passées de 43 % du PIB en 1974 à 57 % en 2024.
Le vrai problème que personne ne pose
On débat en France de la fiscalité comme si le problème était le taux. Baisser l’IR d’un point. Relever la TVA d’un demi-point. Ajuster l’IS à la marge. Tout cela est secondaire.
Aujourd’hui en France, la réponse à ces trois questions est la même : Paris. Un Paris abstrait, une administration anonyme, un État dont personne ne connaît le visage — qui répond de tout, ce qui revient à dire que personne ne répond de rien.
Ce n’est pas un accident. C’est la conséquence directe de deux siècles de jacobinisme fiscal.
Ce que la Suisse a fait que la France n’a pas fait
La réponse n’est pas culturelle — « les Suisses sont sérieux, les Français sont latins ». C’est une réponse paresseuse. La réponse est institutionnelle.
La Suisse a 26 cantons. Chaque canton lève ses propres impôts. Un habitant de Zoug paie un taux cantonal très bas. Un habitant de Genève paie un taux cantonal plus élevé. Et chacun sait exactement combien il paie à quel niveau de gouvernement, pourquoi, et pour quels services.
Le libéralisme sans ancrage institutionnel ne tient pas
Voilà ce qu’on n’ose pas dire dans les cercles libéraux français : les réformes libérales seules ne suffisent pas. Elles peuvent être brillamment conçues, parfaitement chiffrées, politiquement portées — et défaites à la législature suivante.
Thatcher a privatisé, libéralisé. Blair a partiellement défait son œuvre. Sarkozy a promis la rupture. Il a produit de la continuité. Macron a baissé l’IS, supprimé l’ISF. Et la dépense publique a continué de croître.
Le verrou institutionnel, c’est la décentralisation fiscale réelle. C’est ce que De Gaulle avait compris en 1969. C’est ce que la Suisse a construit depuis 1848. C’est ce qui manque à la France depuis deux siècles.
Redonner le pouvoir au citoyen : ce que ça signifie vraiment
Ce programme est souvent présenté comme un programme de « réduction de l’État ». C’est un mauvais cadrage.
Ce n’est pas un programme de réduction. C’est un programme de restitution.
Restitution de l’argent : les 194 milliards de cotisations retraite confisquées chaque année aux actifs — on les leur rend, pour qu’ils construisent leur propre avenir.
Restitution du choix : les 6,5 millions de ménages captifs d’un marché du logement artificiel — on leur rend un marché qui fonctionne.
Restitution du salaire : les 47 % de coin fiscal qui séparent ce que l’entreprise paie de ce que le salarié touche — on les réduit.
Restitution du pouvoir politique : les décisions qui concernent ta ville, ta région, tes services de proximité — on les remet entre les mains des élus que tu peux interpeller et sanctionner.
Chaque réforme est un acte de souveraineté rendu
La réforme des retraites n’est pas une coupe dans les pensions. C’est la reconnaissance que chaque actif a droit au produit exact de ce qu’il a cotisé. C’est rendre à chaque génération sa souveraineté sur son propre avenir.
La réforme fiscale fédérale fait en sorte que ta feuille d’impôt te dise clairement : voilà ce que tu paies à l’État pour la défense et la justice, voilà ce que tu paies à ta région pour les hôpitaux et les routes, voilà ce que tu paies à ta commune pour l’école et la voirie.
La réforme du logement reconnaît qu’un marché qui produit 200 000 logements par an quand il en faudrait 500 000 n’est pas un marché — c’est une rente organisée au profit de ceux qui possèdent déjà.
Pourquoi c’est une idée française, pas une idée importée
— Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1840
C’est un Français qui écrit ça, pas un Américain. De Gaulle proposait en 1969 ce que nous proposons aujourd’hui. La vraie tradition républicaine française n’est pas le jacobinisme — c’est la souveraineté populaire.
Ce programme n’est pas contre la République. Il est pour une République plus profonde — une République où le citoyen a réellement prise sur sa vie, pas seulement le dimanche du second tour.
En guise de conclusion : la bonne question
On me demande parfois si ce programme a une chance d’être appliqué. C’est la mauvaise question.
La bonne question est : dans dix ans, dans vingt ans, quand la France aura épuisé les marges de manœuvre que le gradualisme lui laisse encore, quelle alternative crédible existera-t-il ?
De Gaulle avait construit quelque chose. Il a perdu le référendum. La vision, elle, n’a pas disparu.